Cartographie des nuages de David Mitchell

Commençons par l’histoire d’Adam Ewing, homme de loi américain, quittant la nouvelle Zélande à bord d’une goélette dans les années 1800. Son journal intime raconte sa rencontre avec différentes tribus des îles du pacifique sud, nous parlent de la domination, de la violence, de l’évangélisation et de la cruauté. Et puis, au milieu d’une phrase de ce journal intime, le récit s’interrompt, relayée par la correspondance de Robert Frobisher avec un certain Sixmith. Nous entrons dans l’histoire d’un jeune prodige de la musique classique, ambitieux, quittant Londres au début du 20ième siècle, pour rejoindre et devenir le secrétaire d’un vieux compositeur. Puis nous le quittons pour Luisa Rey, journaliste dans la presse à scandale sur la côte ouest des Etats-Unis. Dans les années 1970, elle enquête sur un complot impliquant les puissances industrielles et le nucléaire, teinté d’une ambiance hippie et des premiers combats écologiques. Puis ce sont les années 2000 et l’histoire d’un éditeur raté qui doit prendre la fuite devant ces créanciers et qui se retrouve dans une maison de retraite, retenu de force. Coupure nette à nouveau et nous suivons l’interrogatoire de Sonmi-451, factaire clonée, crée pour servir les « sang purs », par un archiviste notant son histoire ou encore l’humanité naissante des esclaves-clones. Nous sommes déjà dans un futur lointain. Enfin l’histoire de Zachry, à une époque ou même le futur a échoué. Le retour à l’état sauvage loin de toute civilisation est une expérimentation pour observer si l’humanité déraillera à nouveau. Cette histoire est centrale puis chacune des histoires précédentes sera résolue à rebours.

Ce livre est unique, avec une construction originale et réussie. L’auteur affiche un talent narratif presque indécent passant avec élégance du récit historique sous forme de journal de bord à la projection futuriste de l’espèce humaine. Virtuose du style, David Mitchell nous offre la possibilité de dépasser la simple narration et apporte une réflexion philosophique de la nature humaine, de son comportement en groupe, de ce qui l’anime. Il explique le choix de domination ou de renonciation et soumission, d’être violent ou pacifiste. La nature humaine est la possession, l’amélioration de son confort, la maîtrise de son environnement, la colonisation de son espace, pour aboutir au développement à outrance jusqu’à la destruction de la planète ; « Quand le ciel est déchiré et le soleil mortel, et quand les océans sont devenus du poison ». Ce qui a permis à l’Homme de quitter son statut animal l’amène lentement à le redevenir. Les liens entre les histoires sont justes suggérés, le lecteur doit réfléchir pour trouver dans les échos entre chaque histoire des pistes de réflexions. Pas de coïncidences, toute impression étrange de déjà lu dans une histoire précédente est une piste à explorer. David Mitchell est exigeant et la lecture n’est pas forcément simple. Il faut analyser, les suggestions ne sont jamais innocentes, il faut savoir s’arrêter de lire pour comprendre ce que l’auteur nous souffle. Si ce livre est abordé avec cette disponibilité d’esprit, cette volonté de prendre le temps d’analyser, il nous emmène très loin, dans un monde d’aventures, onirique et philosophique. Ce récit expose une dimension de temps qui dépasse l’individu, pour nous parler du destin de l’espèce. Couplé à une maîtrise du style et une forme narrative originale, il devient absolument magnifique et incontournable.

Un extrait

Sachs se réfugie dans son carnet de notes, où il écrit les phrases suivantes :
On peut illustrer les mécanismes du passé réel + virtuel à travers les mécanismes d’un événement connu de l’histoire collective, ex. le naufrage du Titanic. La catastrophe telle qu’elle s’est réellement déroulée sombre un peu plus dans les ténèbres à mesure que disparaissent les témoins du drame + périssent les documents + se dissout l’épave du paquebot dans son tombeau atlantique. D’autre part, le naufrage virtuel du Titanic, qui prend corps au travers des souvenirs réarrangés + articles +on-dit + récits fictifs – bref des croyances-, gagne en véracité. Le passé réel est très délicat ; il s’obscurcit en permanence, toujours plus difficile à retrouver + à reconstruire. À l’inverse, le passé virtuel est malléable, toujours plus lumineux, et sa supercherie devient toujours plus difficile à déceler / démontrer.
Le présent fait un usage détourné du passé virtuel afin d’entretenir ses propres mythes + justifier l’imposition d’une volonté. Le pouvoir est l’entité qui recherche + incarne le droit d’aménager le passé virtuel (celui qui rémunère l’historien impose la loi).
Par symétrie, il existe également un futur réel + virtuel. Nous imaginons à quoi ressemblera la semaine prochaine / l’année prochaine / l’an 2225 : un futur virtuel composé de nos désirs + prémonitions + rêveries. Ce futur virtuel est susceptible d’influencer le futur réel, ex une prophétie qui s’accomplie à force qu’on s’y est préparé. Mais de même que demain éclipse le jour présent, le futur réel éclipsera le futur virtuel. Comme l’utopie, futur + passé réels appartiennent à un vague pays lointain où ils ne sont d’aucune aide.(…)
Proposition : je suis tombé amoureux de Luisa Rey.

L’auteur

Il est né en 1970 à Southport, a vécu pendant de nombreuses années à Hiroshima au Japon, où il a enseigné l’anglais. Il publie son premier roman en 1999, Ecrits fantômes, très remarqué à l’époque. Cartographie des nuages était de fait très attendu et David Mitchell semble avoir répondu parfaitement…


Voir aussi
Le site de l’éditeur

Cartographie des nuages de David Mitchell
date de parution : 2007
éditeur : L’Olivier
nombre de pages : 660
prix : 23€


Un commentaire pour “Cartographie des nuages de David Mitchell”  

  1. 1 uphare

    Tiens c’est marant, je suis justement en train de finir un bouquin de lui (”Number 9 dream”) qui me plait enormement. Apparemment meme genre de constructions puisque dans le miens, on passe du reve fantasmagorique a de superbes descriptions du Tokyo moderne en passant par du roman d’aventure Yakuza avec des passages de guerre 39 45…ca doit etre son truc.
    Ca m’a donne envie de continuer a decouvir l’auteur en tout cas.

    Merci :-)
    Uphare

    ps : c’est David et pas Edward qu’il s’appelle ;-)

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