Supplément au roman national de Jean-Eric Boulin

Parce que l’intégration et l’ascenseur social sont en panne, que le communautarisme est une plaie béante, que les extrémistes sont là au bon moment pour le relever après ses déceptions, Kamel barek se radicalise. Il prédit la fin de la société blanche, mais n’accepte pas une France métissée, celle où les Français d’origine maghrébine s’intègrent car il est habité par un communautarisme exclusif. Amer, cynique, il ira jusqu’à l’attentat suicide, seule issue possible selon lui, espérant blesser au mieux un pays malade et dégénéré. François Hollande n’a pas de chance, c’est tombé sur lui. Son portrait est au vitriol. Sa vision de la France s’inscrit toujours dans la petite phrase politicienne, ses calculs politiques sont cyniques, son engagement pour le peuple sonne faux. Son statut d’homme de gauche est atomisé par son inadéquation à l’époque et aux maux de la France. Et le gras qui pend à son menton est une obsession pour l’auteur. En faisant référence continuellement à L’enfance d’un chef de Sartre, l’auteur attaque violemment la caste politique, quitte à disqualifier toute issue possible par cette voie démocratique. Même vie sans issue ni évolution possible pour Yann Guillois. Dans un milieu ouvrier, sans perspective possible, Yann Guillois est inadapté au travail, aux relations humaines (surtout avec les femmes) et il évolue selon deux axes de combats. Le premier axe, celui du syndicalisme, est celui qu’il suit pour soulever les masses d’un peuple endormi qui ne doit plus supporter la dégénérescence du pays, ni une société du profit insoutenable. Le second axe est une approche d’une société de médias, pour lequel il est ambivalent. Il la vomit continuellement par sa vacuité, son consumérisme et sa superficialité mais elle le fascine quand il y trouve une certaine sexualité obsédante. Ces deux axes sont des combats perdus d’avance pour lui.

Le ton est particulier. Il interpelle continuellement le lecteur, l’incluant en utilisant le pronom « vous » à satiété, au constat violent de la déchéance du peuple, de son lien, de son tissu. Par ce moyen, le narrateur s’exclue lui-même du tableau qu’il dresse, simulant ainsi une simple neutralité descriptive. À partir de cet artifice stylistique, il utilise un ton cru, vulgaire, violent et cynique, se sentant dédouané de toute implication. N’est pas Michel Houellebecq qui veut. Le lecteur se sent continuellement agressé, le ton alarmiste et le propos est tantôt communautariste, tantôt raciste, jouant sur les peurs aussi bien d’une communauté arabe qui coloniserait la France, qu’un islam violent qui ne porterait qu’un discours de haine. Peut-être que l’auteur essaie de justifier la radicalisation et le principe de l’attentat, on ne sait pas bien. La description de François Hollande n’est pas tendre non plus. Inclus dans un tableau projectif où il serait élu en 2007 face à Jacques Chirac (prévision un peu ratée ou pure fiction), il est jugé et dézingué pour tous les hommes de la classe politique, l’auteur laissant libre cours à une vision populiste bien connu, « tous pourris et tous incompétents ». Pour finir, c’est la société du travail que l’auteur tente d’aborder, celle qui est misérable et syndiquée, qui ne supporte plus la société médiatique superficielle de paillettes. Yann Guillois, dont la vie professionnelle, relationnelle, sociale et sexuelle est ratée (rappelant le héros des particules élémentaires), finit par une tentative de meurtre sur le plateau de l’émission d’Ardisson. L’auteur essaie d’expliquer comment on peut en arriver là.
Que penser de tout cela ? Comment ne pas rester perplexe ? Même si l’auteur essaie de s’exclure et de faire croire à une certaine neutralité, il mène une accusation à charge pendant tout le récit. L’erreur de ce livre est peut-être justement de ne pas se borner à diagnostiquer mais d’abonder dans un sens. Conclure qu’il pense tout ce qu’il a écrit serait sûrement une erreur. Peut-être est-il parti dans un pamphlet, mais sa description et sa vision sont tellement caricaturales qu’elles perdent complètement leur impact et qu’il reste juste le ton vulgaire et cynique, comme s’il jouait à faire peur. Le lecteur ne sait plus vraiment où l’auteur veut en venir. Le tableau est sombre, très pessimiste. L’auteur prend plaisir à nous cracher sa pornographie sociale. Malgré des observations très intéressantes, il aggrave tout sans nuance et sans doute, ce qui desserre finalement le roman. Il est primordial de ne pas se limiter à cette lecture pour aborder un diagnostic de société. La vision est partielle, simpliste, négative, alarmiste, et sûrement insultante pour un grand nombre d’individus. C’est tout ce qu’on peut reprocher à ce livre car enfin on ne peut écrire contre le délitement d’une société et y contribuer dans le même ouvrage, la contradiction n’est pas supportable. Il ne faut pas pour autant le laisser de côté, ce livre doit avoir sa place, sa violence et son ton présentant au moins le mérite d’interpeller.

Un extrait

Au premier septembre 2006, il n’y a pas de raison de se réjouir. La France s’est vidée de ses mythes. Restent les petites phrases. Éparpillées aux quatre coins du vide, que les médias relient, vos vies passent, massacrées par le travail. Au-dessus d’elles,le règne des cadors, la concentration des jouissances, le pouvoir en héritage d’enfances d’un chef, pour une centaine de places à prendre. Au finish,vous partirez de trop loin. Les jeunes Arabes davantage encore. Ensemble, vous êtes pourtant le peuple.
Ce récit propagera la haine jusqu’à la concorde.

L’auteur

Jean Eric Boulin est né et a vécu à Marseille. Après des études de sciences politiques, il publie son premier roman, Supplément au roman national qui est directement retenu dans une première sélection du prix Goncourt.


Supplément au roman national de Jean-Eric Boulin
date de parution : 2006
éditeur : Stock
nombre de pages : 155
prix : 15€


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