C’est froidement que ce jeune adolescent nous décrit son environnement social déprimant, sa famille recomposée, son beau-père alcoolique, violent et pédophile. Dés le début du roman et sans volonté de justification, Chappie nous raconte comment par la nécessité de fumer de l’herbe et pour oublier sa misère sociale, il choisit d’abord de voler sa propre famille, puis de dealer et de mendier. La spirale est amorcée, il se fait vider de la maison familiale et s’installe dans un squat, avec son copain Russ. Ce dernier a déjà pris la même descente mais avec un peu plus d’ambition et de talent, sous la coupe d’une bande de bikers dégénérés, violents, drogués et dominateurs. C’est le début d’un road trip, au cours duquel Chappie rencontre tour à tour un policier sans pitié, un pervers, une petite fille perdue, un gourou jamaïcain, avant de partir en quête de son véritable père. Chappie se fait tatouer deux fémurs croisés sur l’avant-bras, acte fondateur de sa personnalité, et à l’origine de son surnom « Bone ».
Sous le règne de Bone est un livre mêlant les genres. Russel Banks y traite de la construction de la personnalité, de la critique sociale, de la radicalisation, des problèmes historiques de l’esclavage, des questions de races et ce qu’elles impliquent, du rapport à l’argent. Chacun de ces sujets est abordé sans être survolé ni caricaturé. Russel Banks, amoureux de la Jamaïque, nous parle également de cette île, de son histoire et de la spiritualité de Jah, dieu jamaïcain. Les clichés sur Bob Marley et le cannabis sont évités, laissant place à une description vraie d’un mode de vie sur le Mont Zion, teintée sans doute de l’expérience personnelle de l’auteur.
Le résultat est totalement captivant. D’un style léger dans une ambiance glauque, malgré une traduction discutable selon les experts (il y a bien une polémique à ce sujet), ce livre fait dans un premier temps penser à des références littéraires majeures. La mise en relief du personnage principal au cours de ses aventures inscrit ce livre au rayon du roman d’apprentissage dont le style a déjà été éprouvé à de nombreuses reprises. On pense d’abord à L’attrape cœur de Salinger, mais aussi aux classiques comme Candide de Voltaire, Kim de Kipling, L’enfance d’un chef de Sartre qui détourne ce style pour faire une violente critique sociale, les faux-Monnayeurs d’André Gide. Sous le règne de Bone est aussi un roman type road movie, rappelant que Sur la route De Kerouac est un livre référence pour Russel Banks. Mais en fusionnant ces deux styles, et par son aspect contemporain, la virulence de sa critique sociale, son bilan et son attaque en règle du racisme le plus primaire, Sous le règne de Bone devient lui-même une référence. Parfaitement proportionné, ce récit est équilibré, et Bone donne envie de l’accompagner dans sa propre construction.
Vous allez sans doute croire que j’invente pour avoir l’air mieux que je suis en réalité ou plus mal ou pour me vanter d’avoir de la chance, mais c’est faux. En plus, bien des choses me sont arrivées jusqu’ici dans la vie – je vais en parler sous peu – me feraient plutôt passer pour quelqu’un de mauvais ou carrément de bête ou pour une victime de circonstances tragiques. Ça ne prouve pas, je m’en rends bien compte, que je sois en train de dire la vérité. Mais si je voulais me faire passer pour meilleur que je suis ou pour plus intelligent ou me donner l’air d’être en quelque sorte le maître de ma destinée, je le pourrais. Seulement, la vérité est plus intéressante que tout ce que je suis capable d’inventer et c’est d’abord pour ça que je m’y tiens.
Quoi qu’il en soit, mon existence est devenue intéressante, disons, l’été de mes quatorze ans. J’étais à fond dans la fumette et comme j’avais pas d’argent pour m’acheter de l’herbe je me suis mis à fouiner tout le temps dans la maison pour dénicher des trucs à vendre – mais il n’y avait pas grand-chose. Ma mère, qui était encore un peu comme ma meilleure amie, et Ken mon beau-père avaient une maison assez convenable que ma mère avait obtenue de mon vrai père il y a une dizaine d’années au moment de leur divorce. À l’écouter, ce n’est pas une maison qu’elle a reçue mais des traites à payer, et de mon père elle ne dit pratiquement rien- c’est ma grand)mère qui se charge d’en parler. Ma mère et Ken avaient des boulots minables et ne possédaient rien à voler, du moins rien dont ils n’auraient remarqué la disparition. Ken faisait l’entretien à la base aérienne, c’est-à-dire en réalité du nettoyage, mais il se disait technicien des services du bâtiment. Quant à ma mère, elle était aide-comptable à l’hôpital, ce qui est également un boulot nul où on fait que regarder un écran d’ordinateur toute la journée en tapant sur des touches pour y mettre des chiffres(…).
Russel banks est né en 1940, dans le Massachussets, au cœur “d’un petit bled où personne ne passe jamais et que la neige recouvre la moitié de l’année”. Il grandit lui-même dans un milieu social défavorisé, connaissant rapidement l’alcool, la violence, l’abandon et la pauvreté. Après avoir quitté le domicile familial à 12 ans et étudié Sur la route de Kerouack à 16 ans, il traverse les Etats-Unis au volant d’une voiture volée. Dans les années 60, après de petits boulots, le mariage et la paternité, il reprend ses études, obtient un diplôme de littérature du XIXième siècle, rencontre des écrivains, et s’engage politiquement pour la cause des noirs en Caroline du nord. Il commence sa carrière d’enseignant d’université puis décide de quitter les Etats-Unis pour s’installer deux années en Jamaïque. Il publie alors son premier livre Family life et un premier recueil de nouvelles Searshing for survivors. Il connaît les premiers succès littéraires dans les années 80, les premiers prix. Dans les années 90, il adhère au Parlement international des écrivains, fondé par Salman Rushdie, qu’il présidera par la suite. Au cours de ses années, il publie une œuvre importante composée d’ouvrages reconnus, comme affliction, l’ange sur le toit, le pourfendeur de nuages, sous le règne de Bone.
Quelques liens
Un entretien
Une bibliographie et autobiographie
Le site de l’éditeur
Sous le règne de Bone de Russel Banks
date de parution : 1996
éditeur : Babel
nombre de pages : 438
prix : 8,50€
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