Edward Trencom est installé dans un train-train quotidien. Propriétaire de la fromagerie familiale la plus célèbre d’Angleterre, fromager officiel de la Reine, ses petites habitudes cadencent ses journées, jalonnées par le biorythme de ses fromages. Il jouit d’une petite célébrité, connaît sa clientèle et excelle dans la connaissance des fromages dont l’odeur seule lui permet de reconnaître la provenance, le producteur et même le petit nom de la bête qui a offert le lait. Pourtant, au cours d’une visite touristique des caves de sa fromagerie, un individu étrange le met en garde : le danger plane, Edward est sous surveillance. D’abord sceptique face à cette menace incompréhensible, toute sa petite vie de commerçant bien réglé va cesser de ronronner et voler en éclats. Il va consulter compulsivement les archives familiales et découvrir au fil des générations que le problème dépasse largement sa petite personne.
Faire un livre autour d’un nez, ce n’est peut-être pas la première fois, mais c’est très bien fait. C’est un roman agréable à lire et sur plusieurs plans. Amateur de fromages, il est possible d’y découvrir un vrai petit dictionnaire du lait cru, mêlant des descriptions d’espèces, de genre et d’odeur. Giles Milton ne s’est pas limité à transmettre son savoir fromager. Il y ajoute ses connaissances historiques sur différentes périodes de l’Angleterre et de la Grèce, qui sont abordées au fil des générations de la famille Trencom. Ce roman est construit comme une enquête historique et généalogique, dans laquelle le mystère de la famille est complexe, bien échafaudé et intrigant. Raconté avec un style affirmé et fluide, agrémenté d’un humour anglais toujours aussi subtil, et ponctué de cette bonne vieille compétition franco-britannique, ce récit offre un moment distrayant et léger. On aurait bien tort de se priver d’une leçon sur les fromages dispensée par un anglais.
3 Septembre 1966
Grand incendie de Londres. Le feu approche de la fromagerie Trencom.
(…) Avec une sorte de détachement horrifié, Humphrey Trencom approcha tant qu’il l’osa du feu pour mieux contempler l’anéantissement de son trésor. Le souffle brûlant dégageait une chaleur intense, et pourtant il se sentait incapable de fuir tant qu’il n’aurait pas vu de ses propres yeux la destruction de son empire. Les flammes léchèrent les colombages comme si elles voulaient humer et goûter le bois avant de l’avaler. L’ossature, érigée plus de deux siècles auparavant, était aussi desséchée qu’une vieille momie. Il n’avait pas plu sur Londres depuis bientôt trois mois, et l’extérieur fut calciné en un instant. Puis, avec une déflagration monstrueuse, la devanture s’embrasa. Les petits carreaux qui la composaient soutinrent vaillamment l’assaut torride et résistèrent encore quelques secondes. Humphrey ne vit pas, du plomb ou du verre, lequel fondit le premier, mais la fameuse vitrine de la fromagerie Trencom, qui avait coûté plus de vingt guinées, se détacha de son bâti et s’effondra en une masse incandescente. Puis les langues de feu pénétrèrent au rez-de-chaussée, débusquant toute matière combustible.
Humphrey était trop près - à moins de cent pas de la boutique. Malgré la fournaise qui rôtissait ses fromages, il avait pris racine, regardant avec fatalisme les flammes repérer leur première victime. Une belle pyramide de gilden du Suffolk de premier choix était disposée sur une table près de la vitrine. Elle avait tout d’abord été quelque peu protégée par les vitrines, mais subissait maintenant toute la vigueur du feu. La pâte se mit à luire puis à suinter. Tout doucement, le cœur s’assouplit. La pyramide s’affaissa avec l’amollissement de ses parties. Le fromage du sommet coula sur le suivant, qui fondit sur la grande roue de la base.
De petites bulles apparurent à la surface, le bouillonnement s’amplifia. Puis, d’un coup, le ventre se vida par terre. Les croûtes dures défiaient encore la stupéfiante chaleur, mais, privées de leur substance, elles se creusèrent bientôt puis s’aplatirent. Le gilden d’Humphrey ne plus qu’une mare visqueuse.
Encouragé par cette victoire facile, le feu pénétra plus avant dans le bâtiment. Plus la température montait, plus les fromages disparaissaient vite. Ils se déformaient, devenaient des cires molles, et – enfin- se liquéfiaient. Les charworths se mêlaient aux bridgeworths, les stiltons se mélangeaient aux bleus.
Au sein de cette débâcle, seul le noble parmesan gardait sa prestance. Plus de cinq minutes, il résista à l’attaque sans merci. Las, vaincu par la supériorité de l’adversaire, il se rendit, et ses rondeurs se replièrent.
Depuis deux mois, cette meule de cinquante livres régalait la clientèle. À présent, sa pâte défaite goûtait sur le sol. Humphrey savait qu’une certaine température atteinte, les rares rescapés entreraient en combustion. Ne restaient plus que quelques secondes avant cette fin certaine. Au moment où les cloches de St Mary sonnaient la septième heure, leur dernier carillon, une éruption gigantesque emporta la fromagerie Trencom.
L’embrasement spectaculaire plongea Humphrey dans un effroi presque admiratif. Il s’était résigné à la perte de sa boutique, avait compris que sa ruine était signée. Et maintenant, au beau milieu de ce cataclysme, il éprouvait un certain orgueil à voir sa boutique partir avec bien plus d’éclat que les voisines. La taverne avait disparu dans une vaillante flambée, la quincaillerie s’était consumée longuement, alors que ses fromages produisaient un feu d’artifice. Leur huile impétueuse s’était transformée en volcan.
Pendant cette apothéose grandiose, le nez d’Humphrey recommença à le chatouiller. Il comprit très vite. Oui ! Ses fromages le saluaient d’un dernier plaisir éphémère. Mêlé à la suffocante odeur de bois brûlé, de goudron, de poussière et de cendre, un puissant arôme de fromage fondu lui parvenait. Les variétés se mêlaient, formant un bouquet jusqu’alors inconnu qui emplissait ses naines.
![]() |
Giles Milton, né en 1966 est historien, journaliste et écrivain. Il se passionne plus particulièrement pour les expéditions et les voyages historiques. Auteur de la guerre de la noix de Muscade en 2000, des Aventuriers de la Reine en 2002 et de Samouraï William en 2003, il revient cette année avec son premier roman, Le nez d’Edward Trencom mêlant histoire, humour et fromage. |
Le nez d’Edward Trencom de Giles Milton
date de parution : 2007
éditeur : Buchet Chastel
nombre de pages : 365
prix : 22€
Aucun commentaire pour “Le nez d’Edward Trencom de Giles Milton”
Please Wait
Ajouter un commentaire