Dans le scriptorium de Paul Auster

Un vieil homme se réveille dans une pièce aux murs exigus avec comme seul élément, une fenêtre condamnée, une porte et quelques meubles. Filmé, enregistré et surveillé en permanence, il semble désorienté, voir même aphasique, et n’a conservé aucun souvenir du motif de sa présence en ces lieux. Amnésie totale. De temps à autre, des personnes franchissent la porte pour le nourrir, lui administrer des comprimés mais aussi et surtout dialoguer.

Ces personnes, il les connaît et elles le connaissent. Le vague souvenir d’un passé plus ou moins lointain dans lequel il a croisé leur vie le traverse. Monsieur Blank, puisque c’est son nom, va vivre des heures tour à tour inquiétantes et stimulantes. Il découvre qu’il est écrivain, incapable de se libérer de cette situation, hormis par la création et la narration. Dans le scriptorium nous raconte sa journée entre ces murs.

Dernier livre de Paul Auster, Dans le scriptorium est un livre déconcertant. Paul Auster nous raconte d’abord la vieillesse, emprunt d’inquiétude, de solitude et de déchéance. C’est surtout l’heure du bilan pour Mr. Blank, contre sa volonté. Aux dernières heures de sa vie, la rencontre d’un écrivain et de ses personnages est un mélange d’admiration, de reconnaissance mais tourne aussi à la confrontation, au reproche et au jugement. La mauvaise conscience de l’écrivain qui abandonne ou fait souffrir ces personnages est amplifiée par la perte d’autonomie et la vulnérabilité de Mr Blank.
L’ambiance est oppressante et laisse peu de répit, seulement lors de la lecture d’un script scénarisé, écrit par un autre auteur et présenté à Mr Blank. Cette petite fiction insérée dans l’histoire est utilisée par Paul Auster pour aborder l’aspect technique et les mécanismes de la narration : une petite leçon au passage. Histoire dans l’histoire, Paul Auster traite du pouvoir d’un écrivain sur le devoir de mémoire. En rappelant comment un changement d’angle de narration modifie le camp des héros et des méchants, Paul Auster amplifie la responsabilité de l’écrivain, ce qui fait écho au jugement que subit Mr Blank dans sa chambre. Tout le talent linguistique, la rigueur narrative et l’exigence de Paul Auster étaient sûrement nécessaires pour réinventer le sujet de l’artiste face à son œuvre. Pourtant, malgré l’immense talent de Paul Auster, ce livre est profondément ennuyeux. L’extrême lenteur du récit relatant la pénibilité d’un amnésique face à une situation oppressante et incompréhensible est plus agaçante qu’intrigante. Les interrogations métaphysiques d’un écrivain sont abordées, traitées techniquement, méthodiquement et surtout froidement. La créativité de Paul Auster et sa formidable capacité scénaristique apparaissent dans le script qui vient interrompre la journée de Mr Blank. Ce sont les seuls passages stimulants, sans êtres suffisants pour recommander ce livre.

Un extrait

« Le vieil homme est assis au bord du lit étroit ; les mains à plat sur ses genoux, la tête basse, il contemple le plancher. Il ignore qu’un appareil photographique est installé dans le plafond juste au-dessus de lui. L’obturateur se déclenche sans bruit une fois par seconde, produisant quatre-vingt-six mille quatre cents clichés à chaque révolution de la terre. Même s’il se savait surveillé, cela ne ferait aucune différence. Son esprit est ailleurs, à la dérive parmi les créatures qui hantent son imagination tandis qu’il cherche une réponse à la question qui l’obsède.
Qui est-il ? Que fait-il là ? Quand est-il arrivé là et jusqu’à quand y restera-t-il ? Avec un peu de chance, le temps nous dira tout. Pour l’instant, notre seule tâche consiste à examiner les photographies aussi attentivement que possible en nous gardant d’en tirer des conclusions prématurées.
Il y a dans la chambre un certain nombre d’objets et sur chacun d’eux, on a fixé une bandelette de papier blanc où figure un écrit en capitales. Sur la table de chevet, par exemple, le mot est TABLE. Sur la lampe, le mot est LAMPE. Jusque sur le mur, qui n’est pas un objet au sens strict, il y a un bout de papier qui dit MUR. Le vieil homme relève un instant les yeux, voit le mur, il voit le bout de papier fixé au mur et il prononce à voix basse le mot mur. Ce que l’on en peut savoir à ce stade, c’est s’il lit le mot écrit sur le bout de papier ou s’il nomme simplement le mur. Il se pourrait qu’il ne sache plus lire mais qu’il reconnaisse encore les choses pour ce qu’elles sont et soit encore capable de les appeler par leur nom ou, à l’inverse, qu’il ait perdu la capacité de reconnaître les choses pour ce qu’elles sont mais qu’il sache encore lire. »

L’auteur

auster.jpegNé le 3 Février 1947 à Newark aux Etats-Unis de parents Juifs d’Europe centrale, Paul Auster opère rapidement sa mue en écrivain à l’âge de 12 ans. Étudiant en littératures françaises, italiennes et anglaises, il commence comme traducteur d’auteurs français et découvre Paris. Il veut y faire du cinéma mais rate le concours d’entrée d’une école. Il écrit alors des scénarios pour des films muets. Pendant une dizaine d’années, il tente d’écrire ses premiers romans mais galère sérieusement et vit uniquement sur ses traductions d’auteurs français. A force de persévérance, après la mort de son père et la rencontre de sa femme, Siri Hustvedt écrivain également, ses premiers livres sont publiés et il commence à être reconnu dans les années 80. Ses œuvres majeures paraissent (Cité de verre, Mr Vertigo, Moon Palace, Léviathan). De retour au cinéma, il adapte avec l’aide du réalisateur Wayne Wang, Smoke et Brooklyn Boogie. Après avoir réalisé lui-même Lulu on the bridge, mal reçu par la critique, il revient à la littérature avec Tombouctou, Le livre des illusions, la nuit de l’oracle, Brooklyn follies et enfin Dans le scriptorium.

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Dans le scriptorium sur le site de l’éditeur

Dans le scriptorium de Paul Auster
date de parution : 2007
éditeur : Actes Sud
nombre de pages : 147
prix : 18,50€


Un commentaire pour “Dans le scriptorium de Paul Auster”  

  1. 1 François-Xavier Brunet

    Je trouve votre jugement sévère sur ce livre.
    Paul Auster, à 60 ans et, vingt ans après son premier succès, (« Cité de verre », premier volet de la Trilogie new-yorkaise), a écrit un roman à la fois fascinant et déroutant. Fascinant parce qu’il nous introduit dans les méandres du cerveau d’un écrivain ; déroutant car il faut être à son aise avec l’univers de l’œuvre d’Auster pour pénétrer vraiment dans le livre.
    Quitte à vous choquer, pour ma part, je retrouve dans ce livre une émotion qui me renvoie au « Rivage des Syrtes ». Pourtant, rien, dans l’écriture d’Auster (et dans la traduction de Le Bœuf) ne s’apparente au style de Julien Gracq. Mais il y a une résonance en moi entre les deux. Essentiellement pour des raisons personnelles : le Gracq fait partie des œuvres qui, avec « Les mémoires d’outre-tombe » et « La chute », m’ont donné envie d’écrire, et l’Auster m’explique un peu pourquoi on écrit et ce qu’on risque à le faire.
    Dans le récit à l’intérieur du récit, il y a comme une atmosphère de lenteur et d’inéluctable, de manœuvres clandestines et de plans secrets de manipulation, à l’instar de la guerre vers laquelle on se précipite sans hâte, entre Orsenna et le Farghestan : « Nous sommes ici dans la garnison d’Ultima : l’extrémité occidentale de la Confédération, un lieu situé à la limite du monde connu. A plus de huit cents lieues de la capitale, nous dominons les vastes étendues non cartographiées des Territoires Invisibles. La loi dit que personne n’est autorisé à s’y rendre. J’y suis allé parce que j’en avais reçu l’ordre et maintenant je suis revenu pour présenter mon rapport. »
    Mais, j’en conviens, il faut vraimer aimer tous les livres d’Auster pour aimer celui-là.

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