Pour raconter ce livre, partons de la fin. C’est l’histoire d’un sous-marin russe échoué par seulement 100 mètres de profondeur en 2000. Malgré le peu de profondeur, malgré la présence de flottes militaires mondiales (OTAN, Etats Unis) juste au-dessus, malgré des journalistes d’un peu partout penchés sur leur cas, les survivants encore à bord ne seront pas secourus. C’est l’histoire de leur condamnation à mort par l’absence de décision officielle russe. Pour l’aborder, Marc Dugain raconte l’U.R.S.S. de 1952, le bloc totalitaire dirigé par Staline et remonte tranquillement le fil de l’Histoire soviétique pour y trouver la génèse d’une décision qui s’apparente à une exécution.
La malédiction d’Edgar, le précédent livre de Marc Dugain, racontait la prise du pouvoir du FBI en faisant parler, penser des personnages comme Hoover ou JFK. On avait l’impression d’être contemporain de la Baie des Cochons, du meurtre de Kennedy, de Marilyn Monroe et d’être au cœur du fonctionnement des services secrets américains. Dans Une exécution ordinaire, c’est par le biais de Staline que nous parvient la logique et les mécanismes du régime qu’il a lui-même mis en place. C’est une immersion instantanée dans un monde relatant l’ambiance de la terreur communiste, un monde proche de 1984 d’Orwell par son aspect totalitaire. Quand un personnage est arrêté au début du livre par la police russe, il se demande d’abord « pourquoi moi ? » puis tend doucement vers « pourquoi pas moi ? ». La subtilité de la terreur se situe dans ce léger glissement vers la forme interronégative. Les luttes de pouvoirs nous emmènent vers la réorganisation de la Russie après la perestroïka, vers la mise en place de Poutine. Les dialogues politico-stratégiques de deux gradés du KGB nous placent au coeur des arcanes du pouvoir. En parallèle, plusieurs générations d’une famille se succèdent, caractérisées par cette abnégation du peuple russe, ce sacrifice humain continu, implacable et récurrent. Au travers de la mise à mort de sous-mariniers par l’appareil d’état, c’est aussi la narration d’une certaine fatalité humaine qui est dépeinte. Le pouvoir ne sait pas pourquoi le sous-marin a coulé. Ramener les survivants à la surface revient alors à laisser parler une voix différente de la version officielle.
En commençant Une éxecution ordianaire , nous sommes plongés instantanément dans un monde totalitaire, au contact de Staline, dans sa logique et son quotidien. La grande Histoire russe du vingtième siècle est abordée par la petite histoire d’une famille. Comme pour La malédiction d’Edgar, on ressent un travail de documentation dense qui offre au lecteur un ouvrage solide, mélant parfaitement enquête de terrain et fiction, sans soucis aucun de tendre vers une révélation choc. L’auteur ne tranche pas entre l’hypothèse Tchétchène, celle d’un missile américain ou celle d’une maladresse, préférant laisser libre court à l’imagination et l’interprétation de chacun. On pourrait reprocher à l’auteur cette volonté de personnifier le sacrifice, en relatant l’histoire et le quotidien de la famille d’un sous-marinier et occultant de ce fait une description du coeur du pouvoir avec ses tenants et aboutissants. En ce sens, si vous n’avez pas lu la malédiction d’Edgar, il s’avère sûrement un meilleur choix, d’autant qu’il vient fraîchement de sortir en folio. Une éxecution ordinaire reste tout de même un ouvrage passionnant qui nous laisse espérer qu’après l’histoire des services secrets américains et russes, Marc Dugain se tournera vers notre cher pays. Ce livre vient de recevoir le prix RTL-Lire 2007.
Le Général se frotta le menton en regardant par la fenêtre comme s’il cherchait à réunir ses idées. Le colonel qui le connaissait bien le laissa se concentrer en regardant par la fenêtre à son tour.
-Nous allons prochainement avoir besoin de savoir sur qui nous pouvons compter. (….) Notre système ne pourra perdurer en l’état au-delà de quelques années. Le signal viendra le jour où nous déciderons de nous retirer d’Afghanistan. Nous sommes incapables de continuer cette guerre, mais se retirer c’est accepter la défaite de l’Union soviétique devant une nation dix fois plus petite et cent fois moins armée.
-Cela, nous le savons tous, il va falloir réformer le système, se battre contre la corruption qui gangrène tous les échelons du parti, poursuivre énergiquement dans la voie tracée par Andropov…(…)
-Non, il ne s’agit plus de réformer. Gorbatchev s’y évertue. Il écope dans un pétrolier géant dont la coque aurait été crevée par un iceberg. Les Etats-Unis nous ont ruinés en maintenant le cours du pétrole à un niveau misérable. Ils nous ont conduits dans une course aux armements qui nous laisse exsangues, tout en faisant pression sur nos ressources avec la complicité des pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient. À côté de cela, ils concentrent leurs efforts pour nous compliquer la tâche en Afghanistan et en faire notre Vietnam. Je ne suis pas venu te parler de réformes, je suis venu t’entretenir de la fin du communisme. (…) D’ailleurs, puisque nous sommes entre nous, nous pouvons reconnaître que l’action des Américains pour nous mettre à genoux ne fait que précipiter un malaise structurel qui, de toute façon, conduisait inexorablement à la fin du système.
-Mais, comment peux-tu dire une chose pareille ?
-Je ne suis pas le seul à le dire. Mais cela n’a rien de subversif ni de contre-révolutionnaire. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de savoir quel sera le prochain système. Je me préoccupe plutôt de préfigurer la place qui sera la nôtre dans ce nouveau système.
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Marc Dugain a vécu au Sénégal sept ans dans son enfance. Puis il revient et vit en France. Après l’étude des sciences politiques et de la finance à Grenoble, il dirige une compagnie d’aviation. C’est toujours à ce poste qu’il décide de publier La chambre des officiers en 1998, adapté au cinéma. Puis vient la publication de La malédiction d’Edgar en 2005. Avec ce roman, il excelle dans la description historique des services secrets, des arcanes du pouvoir et des piliers de l’histoire du vingtième siècle. En 2007, il publie Une exécution ordinaire et récidive dans le même milieu, mais cette fois du côté du bloc soviétique. |
Des liens
Le site officiel, avec bande-annonce et entretien vidéo avec l’auteur.
Une exécution ordinaire de Marc Dugain
date de parution : 2007
éditeur : Editions Gallimard
nombre de pages : 352
prix : 20€
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