100 Dessus Dessous

100 dessus dessous. Un festival qui porte étonnamment bien son nom. En ce lundi hivernal, rendez-vous est donné devant la maison de la villette, sur un parvis désert et balayé par les vents. 19h, embarquement immédiat dans deux bus accueillant peu à peu une centaine de personnes. Traversée de la villette pour se retrouver dans un endroit improbable : sous les ponts du périph, entre les voies de la gare de l’est et non loin des Grands Moulins de Pantin en (dé)construction.

Dans ce no man’s land propre aux grandes villes, nous est demandé d’accueillir Gob Squad. Une haie d’honneur plus tard, quatre personnes en tenues invraisemblables, camera au poing, finissent par fendre cet assemblée sous des jets de serpentins et s’engouffrent dans un bâtiment surplombé d’un « The End ». Acceptant cette invitation à les suivre, nous voici dans une salle de spectacle vide, si ce n’est quatre écrans vidéo en fond de scène. Attente puis lancement d’images avec un plan fixe sur chaque écran : les quatre performers nous exposent leur mission quasi héroïque. Dans ce monde ô combien hostile, ils disposent d’une heure pour sauver la planète de l’indifférence et de l’anonymat. Sur ces écrans, les règles du jeu se mettent en place : la captation s’est déroulée une heure auparavant et chaque intervenant, associé à un écran, endosse un rôle propre. De celle qui cherche à trouver la romance et l’amour en passant par celui qui se destine a être le héros des rues, tous sont missionnées. Top-Chrono, c’est parti ! Caméra à l’épaule, les voici sortant de la maison de la Villette, prêts à arpenter le 19e arrondissement et bien décidés à accomplir leur quête. Une heure durant, nous suivons les pérégrinations de ces quatre énervés, apostrophant les passants, liant des amitiés fugaces et voguant au gré des rencontres et des lieux. Ici, un homme ne sachant si l’amour existe, là, trois filles missionnant leur nouvel héro pour leur dénicher rapidement un million d’euro. Au milieu de cette joyeuse improvisation visuelle, toujours partagée sur les quatre écrans, le mix son s’opère en live, privilégiant certaines situations au fur et à mesure de leur diffusion. L’intelligence de ce collectif est d’avoir au préalable travaillé sur un canevas commun aux quatre performers : à des heures précises, dans quatre lieux différents, une mise en scène à l’unisson s’offre à nos yeux, liée par un mix musical voguant entre électro, hip-hop et jazz. Au-delà d’un très bon concept où l’image est utilisée dans sa matière brute, sans montage et sans visionnage préalable, Super Night Shot parvient à mettre au premier plan les individus, sortes d’âmes errantes perdues dans une ville tentaculaire, en attentes d’un contact, d’un dialogue pour dévier de leur chemin ordinaire… Le Gob Squad se retrouve alors autour d’un passant, acteur volontaire d’un invraisemblable happy end : enlacement doux et baiser langoureux avec un performer à tête de lapin. Et Super Night Shot de finir, comme il a commencé : avec une haie d’honneur !

Incantatoire
Sourire aux lèvres, suite à cette expérience profondément humaine, nous revoici dans notre navette made in RATP, direction Les Laboratoires d’Aubervilliers. La rue défile, le regard s’attarde sur les visages, ces passants, anonymes aussi, prêtant soudainement à la rêverie… Place maintenant à Incantus de Vincent Dupont. Dès l’entrée en scène de l’initiateur du projet, on sait que le registre change, que le ton sera résolument différent de la proposition précédente. Dans un espace vide, entouré par une équipe technique à même le plateau, Vincent Dupont ouvre sur un grommelo proche de l’incantation, absorbant son auditoire dans une mélopée grave et inquiétante. Les sons - Raphaëlle Latini aux platines, Thierry Balasse à la réalisation sonore -, imprègnent peu à peu l’espace, créant un univers multidisciplinaire déroutant. Puis trois personnages, sortes de pantins tout droit sortis de chez Kantor, apparaissent en fond de scène et mettent au premier plan, par leurs chassés croisés, la distance, l’empêchement de la rencontre. Tous les éléments sont comme une invitation à s’immerger dans une abstraction visuelle et sonore. Nous sommes de plein pieds dans un ressenti brut, dans un acte proche du rituel. « Pour chaque création, j’essaie de rêver un spectacle, de matérialiser, avec des corps dans un espace, grâce à certains traitements de la lumière et du son, une sensation qui n’est ni la réalité, ni tout a fait un rêve. Le moment d’une semi-conscience » indique Vincent Dupont. Si les influences sont tangibles, de Lynch à Castellucci, Incantus est un acte singulier créant une esthétique propre. Il faut applaudir le travail magnifique de lumière d’Yves Godin. Malgré une deuxième partie bien en dessous de la première - mais pourquoi n’avoir pas clos lors du premier noir ? - ce spectacle offre une proposition détonante, sans histoire aucune, mais créant un ressenti difficilement nommable mais, sans aucun doute, perceptible. « Tout art doit être dérangeant » affirme Castellucci. Vincent Dupont l’a bien compris…Deux propositions donc. Deux propositions radicalement différentes mais captivantes par leur singularité et leur réflexion sur la forme, sur l’outil scénique. Deux propositions qui offrent un voyage dans la complexité humaine, qui mettent en exergue les relations de l’homme face à ce qui l’entoure.Retour à la Villette, déposés par une navette devenue presque spatiale. Mais, au fait, où ai-je garé ma voiture ?

100 dessus dessous qu’ils disaient…

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Quelques liens :

Le site du festival 100 Dessus Dessous

Le site de Gob Squad
Extrait vidéo de Super Night Shot

Critique de Incantus sur le site de la revue Mouvement

Les laboratoires d’Aubervilliers

 


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