Pendant des centaines d’années, l’Eglise enseigne dans toute l’Europe que Dieu plus que nulle autre puissance tient le destin de chaque homme entre ses mains. Si la prospérité règne, on remercie Dieu de sa bienveillance. Quand la guerre et la misère s’abattent, on implore sa miséricorde. La cathédrale, merveille du Moyen-âge, se pose en temple de cette époque. Rares sont les constructions à avoir suscité un tel engouement, une telle démonstration de force. Quel était le contexte et l’évolution du milieu dans lequel vivait cette population pour en arriver à de tels rêves de grandeurs ? La construction des cathédrales n’était-elle pas le reflet des modes de vie d’une époque injustement méconnue?
| L’an mille approche, Hugues Capet met fin en 987 à la lignée des carolingiens. Pour la population de l’époque, le changement de dynastie est anecdotique. La France n’est que diversité et morcellement, vaguement unifiée autour du châtelain dont le siège fortifié rayonne sur une dizaine de kilomètres maximum. La véritable autorité de l’époque est détenue par l’Eglise. Garant du spirituel, les évêques et abbés sont également à la tête de vastes seigneuries. Malgré cette puissance de fait, l’Eglise est engagée dans des liens de dépendance avec le souverain. Celui-ci nomme et investit l’évêque de sa fonction en lui remettant son fief, sa crosse et son manteau. Nombreuses sont alors les dérives : nomination de proche, détournement des revenus canoniaux, trafic de sacrement… ; autant d’abus qui entachent l’intégrité de l’institution. |
| Face à ces dérives, certains membres de l’église entreprennent une réforme en profondeur. Le pape Grégoire VII fait inscrire sur les registres, en 1075, une série de brèves propositions qui affirme la supériorité de l’Eglise sur tous les suzerains. Il impose également par des conciles le respect de ces condamnations. L’empereur s’y oppose fortement, promulguant par un pape rival une déposition contraire. La solution à ce conflit dit querelle des Investitures débouche sur la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel alloué au seigneur (gestion des biens et des domaines). Cette période de réforme s’accompagne d’un renouveau spirituel et d’un retour à la piété de la vie apostolique. La simplicité des communautés fraternelles des premiers âges chrétiens est recherchée. De nombreux ordres sont ainsi fondés sur ces principes de pauvreté et de pénitence (ordre des Charteux en 1084, ordre des Cisterciens en 1098 et sa figure emblématique Saint Bernard en 1112). |
![]() |
L’Europe vient de subir les assauts des Hongrois et des Sarrazins. Les incursions normandes sont également extrêmement meurtrières et récurrentes, bien plus que les invasions barbares du Vème siècle. Ces troupes remontent inlassablement rivières et fleuves, pour piller et ravager les embryons de villes de l’époque, anéantissant tout effort d’expansion. Le traité de Saint-clair-sur-Epte de 911, cède à ces hommes venus du Nord, une partie des terres, nommée désormais Normandie, et permet de renouer avec une certaine stabilité. |
| Cet apaisement des conflits permet d’amorcer une période générale de développement dont la conséquence directe est une hausse démographique importante. Entre le VIIème et le XIVème siècle, la population européenne triple. La cause n’est pas tant une natalité plus forte qu’une mortalité moins élevée : les ravages des invasions disparaissent, la sécurité est mieux assurée, les risques de famines diminuent.
Durant le XIème siècle, un cercle vertueux semble s’installer : les hommes, plus nombreux, ont besoin de plus de nourriture, la superficie des terres cultivées augmentent, les progrès techniques (charrue dissymétrique, versoir, moulins à eaux) améliorent les rendements, augmentant sensiblement la fréquence et la quantité des récoltes. |
|
D’avantage que les campagnes, les villes profitent pleinement de ce climat d’apaisement. La cité médiévale se transforme, de simple castrum, habité par un évêque bien solitaire, elle devient à partir du XIème siècle, un véritable bourg, lieu de prospérité. Son développement est alimenté par l’afflux massif de population venant des campagnes y chercher aventure et richesses. Les marchés se développent, on y trouve désormais outils, vêtements et ustensiles fabriqués par des artisans spécialisés. De nombreux liens commerciaux se tissent entre cités. L’influence de Paris est croissante et la ville ne tarde pas à être érigée en capitale du royaume. |
| Ce progrès économique s’accompagne d’un développement culturel et social réel. La tradition écrite s’installe progressivement, de nombreuses chartres sont rédigées allouant de nouvelles « libertés » aux corps de métiers présents. La vision trinitaire (les chevaliers-seigneurs, les religieux, les travailleurs) de la féodalité est mis à mal, notamment la caste des travailleurs dont les métiers divergent énormément (métiers de l’agriculture et désormais de l’artisanat et du commerce). Des aménagements par corporation sont ainsi négociés. Les chartes de certaines villes libèrent les hommes de corps qui n’avaient pas été repris par leurs maîtres après un an et un jour; « l’air de la ville rend libre » proclame un dicton de l’époque. |

Le renouveau culturel est principalement véhiculé par les hommes d’Eglise. Le clerc est l’intellectuel par excellence, celui qui avait besoin de faire des études pour remplir sa fonction. Cette élite étudie les combinaisons des proportions, le sens des nombres et des symboles cachés dans la composition des monuments. On trouve d’ailleurs, parmi eux, une proportion importante des premiers maîtres d’œuvres, sculpteurs et peintres renommés. Les interactions avec les cultures voisines ou passées sont constantes (lecture des oeuvres grecques, « emprunt » des inventions arabes : la numérotation arabe remplace le chiffre romain, le zéro est adopté). A Arezzo, le moine Guy pose les bases de la notation musicale actuelle. Les sciences profanes sont enseignées et divisées entre le trivium ( grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie). Pour progresser, l’homme dispose de l’héritage des anciens. Bernard de Chartes disait « Nous sommes des nains assis sur des épaules de géant. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux ». Pour les chrétiens de l’époque, la Révélation est certes supérieure à toute contestation mais la raison ne doit pas abdiquer; la foi a besoin d’elle.
Injustement décriées au profit d’une soi-disant époque dorée de la Renaissance, certaines parties du Moyen-âge comptent parmi les siècles les plus riches de l’histoire de France. Il ne s’agit pas d’oublier les difficultés de l’époque (famine, guerre), ni de cautionner un système féodal profondément injuste mais de reconnaître les mutations de cette époque, dont la construction des cathédrales symbolise pour beaucoup l’apogée. Le développement et la prospérité des villes, l’indépendance du pouvoir de l’église, un renouveau spirituel, une population croissante, des maîtres d’œuvre savants, des inventions techniques nombreuses, vont pousser les sujets du roi de France à ériger pas moins de 80 cathédrales entre le XIIème et le XIIIème siècle. Chaque ville construira sa cathédrale : une cathédrale toujours plus haute, toujours plus lumineuse…
Références et sélections de liens en page suivante
![]() |
Chef-d’œuvres architecturaux contemplant l’histoire occidental depuis plus de 8 siècles, les cathédrales sont le symbole même d’une époque médiévale haute en couleur. Centres névralgiques de la cité, elles sont devenues au fil du temps de véritables espaces sociaux, abritant rites religieux ou processions et attirant sur leur parvis marchés ou fêtes populaires. Des édifices romans au flamboyant style gothique, venez, pour le second dossier 4L, vous rafraîchir sous les voûtes de ces bâtisses et découvrir la richesse des temples du Moyen-âge…C’est par là |
Pages: 1 2
Aucun commentaire pour “[Cathédrales] Le temps des cathédrales”
Please Wait
Ajouter un commentaire