La môme

La Môme… J’en entends parler en veux-tu en voilà, à la télévision, dans la presse … Tout le monde est élogieux, tous les journalistes sont unanimes (on croit rêver !). Marion Cotillard est encensée, elle est de tous les plateaux télé… Je la vois dans une émission en direct qui s’émeut, la larme à l’œil, devant un extrait d’Edith Piaf en concert. Tout ça me laisse des doutes et même m’agace. Je me dis : « encore des manières mélo, surannées et fabriquées de comédienne », « encore un emballement soudain et absurde de cette drôle d’intelligentsia culturelle et journalistique parisienne avide de bons mots, si froide et si assassine d’habitude, qui tout à coup a besoin de s’enflammer pour une Amélie Poulain ou un Choriste, histoire de se rassurer qu’ils sont encore un peu humains ». Et puis je trouve l’exercice difficile. Adapter au cinéma l’histoire de quelqu’un dont on connaît et dont on a vu et entendu tant de choses, qui fait tellement partie de notre patrimoine, est périlleux. Comment ne pas faire un film classique, trop respectueux, englué dans une masse d’informations avec une peur de trahir et une volonté de ne froisser personne. Et comment interpréter une telle femme qui laisse, même pour des jeunes de 30 ans comme moi, une image vivante et claire, comment s’identifier, comment y croire, comment oublier Marion Cotillard d’une certaine façon et voir Edith Piaf. Bref, malgré la magie du cinéma et ses fards, je n’y crois pas trop et je vais voir le film sans en attendre beaucoup.

C’était méconnaître les talents d’Olivier Dahan (dont je n’avais pourtant pas vraiment apprécié les films jusqu’ici), de Marion Cotillard (que j’aimais beaucoup mais…) et des maquilleuses et maquilleurs, du chef opérateur et de tous les gens qui ont participé à ce film.

Oui on la voit Marion Cotillard, on la reconnaît même, et le tour de force c’est qu’on ne l’oublie pas. Elle vient, elle repart. Comme si elle avait pris Edith Piaf par la main et qu’elle lui avait dit « viens on va leur raconter ton histoire, on va leur montrer qui tu es ». Au début ça fait un peu drôle de la voir parler avec cet accent très marqué. Même si elle est rigolote, ça pourrait basculer vers un sur-jeu très théâtral mais non, à l’instant où on l’entend c’est comme si ce jeu faisait basculer Marion Cotillard dans le corps d’Edith Piaf ou l’inverse, comme si Edith Piaf s’emparait du corps de l’actrice pour revenir nous parler. On va et vient avec naturel entre ces deux corps, ces deux entités et on est embarqué l’air de rien dans l’histoire de la « Môme Piaf ». Marion Cotillard est juste étonnante. Qu’on la voit ou qu’on l’oublie, elle est là, forte, présente, volcanique. Elle tient les rennes, guide, s’amuse, joue, nous fait rire et pleurer. La scène sur la plage avec la journaliste est impressionnante tant on croit voir vraiment Edith Piaf. Et plus elle est vieillie, malgré les travers de ce maquillage lourd, plus elle est exceptionnelle. Tout est juste, sa posture recroquevillée, son rythme, sa voix chevrotante, ses mains tordues, tout est incroyable. Jamais on assiste au triste spectacle d’une jeune actrice de 30 ans qui se bat pour essayer d’être crédible en vieille dame, bien au contraire. Mille excuses Marion Cotillard, je comprends maintenant très bien cette émotion qui semblait te submerger en voyant Edith Piaf car tu l’as portée dans ton ventre, dans tes bras, choyée, servie, tenue dignement et apportée jusqu’à nous… et ce que tu nous donnes ne vient que de l’intérieur sans minauderie ni facilités.

Olivier Dahan donne à tous les comédiens du plus petit au plus grand rôle une place, un regard et on sent que chaque comédien la prend avec plaisir, justesse et sans réserve. Tous les comédiens, Emmanuelle Seigner si touchante, Pascal Greggory, Marc Barbé, Catherine Allegret, Jean-Pierre Martins, Jean-Paul Rouve, Sylvie Testud, Gérard Depardieu, tous si justes, sont pleins et se déploient avec jubilation, finesse et talent apportant leur pierre à l’édifice. Clotilde Courau en mère d’Edith est décapante. En quelques minutes à l’écran elle réussit ce que certains comédiens ne réussissent pas en plusieurs films.

Le film d’Olivier Dahan a une pâte, une couleur, un ton, un parti pris. Le principe du montage en aller et retour fonctionne à merveille. C’est même lui qui donne toute la force du film car il coupe court à toute question d’éventuel oubli ou à toute idée de véracité encombrante et nous place dans ce rapport intime et tumultueux que tout homme entretient avec sa mémoire, ses souvenirs. Ca se déroule en désordre par association d’idées avec des choses qui prennent plus d’importance que d’autres et qui ne sont pas forcément celles qu’un historien, sociologue, écrivain ou journaliste aurait choisi de mettre en avant. Olivier Dahan prend sa place, il n’est pas derrière un sujet qui l’écrase et qu’il tenterait de restituer respectueusement. Il fait des choix, ne dit pas tout, il a un point de vue, il interprète et il se sert de sa poésie et de sa théâtralité pour l’exprimer. Il se permet un passage onirique délicat et sensible lorsqu’Edith enfant voit Sainte Thérèse dans les flammes d’un cracheur de feu et s’en sert pour exprimer la force du rêve, de la foi et de l’espoir qui tient cette petite fille et qui guidera cette femme à la vie si difficile. La scène où Edith apprend la mort de Marcel Cerdan est magistralement mise en scène. Elle nous tient en haleine, nous perd et nous scotche au mur. Olivier Dahan propose un vrai regard artistique qui donne du corps et parvient ainsi à transmettre la force violente et dense de ce destin tragique. « La Môme » est un film physique avec de la poigne, rugueux et faste à la fois, avec des tripes, de la morve au nez, des caprices, des blagues et des bijoux, en terre et en soie comme la vie d’Edith Piaf.

Allez voir ce film !! Ma seule crainte, ….c’est que mon engouement vous amène à être déçu.
Alors, oubliez tout ce que je viens de dire, gardez vos à priori, votre mauvaise humeur du bureau, n’attendez rien de ce film à part passer 2 heures 20 tranquille sans que personne ne vienne vous déranger, dites-vous que je suis encore une de ces filles un peu mièvre qui pleure tout le temps au cinéma et que même un vieux crapaud réussirait à émouvoir, pestez contre moi en vous disant qu’à cause de moi, vous allez encore vous emmerder devant un film français, et la magie opèrera, je l’espère…

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